vendredi 31 août 2007, par Alfred M
Longtemps, il avait regardé le vol des frégates et leurs plongeons de pirates des airs pour voler les proies des autres oiseaux pêcheurs. Il avait appris à y lire l’avenir, les tempêtes, les disputes et les réconciliations dans la communauté.
Son savoir, aiguisé chaque jour par l’observation, lui avait, peu à peu, conféré une autorité et un ascendant jamais remis en question.
On venait le consulter depuis les îles voisines pour lui demander conseil et chacun avait confiance en sa sagesse et sa sagacité.
Il avait su avant tout le monde qu’un grand navire allait accoster. Il avait prédit les batailles et la barbarie dans les terres lointaines. Il savait, et les images qu’il percevait le faisaient frissonner d’horreur dans son île à l’été infini.
Pourtant, il n’avait pas vu venir la femme aux cheveux de feu qui avait embrasé son cœur. Il n’avait pas décelé l’abîme insondable caché au plus profond d’elle-même. Et il avait cédé à son charme venimeux, sans s’en douter, naturellement, facilement, comme un adolescent subjugué, trop heureux de sa bonne fortune, de ce qu’il reçoit comme un cadeau des dieux. Les frégates continuent de traverser le ciel et de chaparder leur pitance, mais leur vol a perdu pour lui tout attrait et toute signification. Il se mire désormais dans les yeux verts de la femme en exil et son reflet est souvent voilé par l’image de l’Autre, le soldat qu’elle a fui et qu’elle ne se pardonne pas d’avoir quitté.
La sagesse a déserté son cœur affolé lorsqu’il a rencontré cet amour mêlé de haine, de défi et de regrets. Le trouble s’est fait en lui, tel le sable que soulève au fond de l’eau limpide, le harpon qui a raté sa cible. Des vagues déferlent sans répit, brouillant son cœur et son esprit, jusqu’à le pousser à vouloir endosser l’image de l’absent, devenir l’Autre et ainsi accrocher le regard insaisissable de la femme adorée.
Son désir de fusion le conduit bientôt à entrer dans les habitudes, les pensées et les besoins de celle qui a dévoré son horizon. C’est sans hésitation qu’il goûte au contenu de cette bouteille à l’étiquette bleue qui ne la quitte jamais. Le liquide, clair comme de l’eau, crée chez lui des images de pays où la mer devient blanche et solide et où hommes et bêtes sont couverts de poils épais pour se protéger du froid assassin. C’est dans ce pays qu’est né le feu liquide que boit la femme en tenant sa bouteille à deux mains, comme le nourrisson son biberon.
« Une bouteille de vodka entamée est une bouteille à terminer ! » répète-t-elle. Alors, il l’aide, en grimaçant au début, puis de plus en plus aisément. Après les premiers refus, son corps s’habitue à l’alcool agit en lui, provocant fantasmes et délires. Des visions fulgurantes lui apparaissent, affûtées comme des rasoirs. Sa réputation dépasse l’archipel. Son pouvoir de divination décuplé le rend l’égal des dieux aux yeux de son public. Puis, au fil des jours, ne surgissent plus que des images de machines de tonnerre, d’hommes comme des fourmis, vêtus de couleurs de boue, éventrés et baignant dans leur sang, les membres arrachés et hurlant de souffrance. Il parcourt des champs de bataille sous un ciel noir de fumée, traversé d’obus et de monstres hurlants porteurs de furie et de tempête. Plongé dans cet enfer, il lutte pour sa vie, parfois au corps à corps. Il donne des ordres, tue détruit.
Des oiseaux noirs, par vols entiers, se repaissent des cadavres en picorant leurs morceaux préférés.
Il ressort épuisé de ces abominables transes qu’il conte à la femme insensible. Un jour, il évoque le nom de celui qu’il habite lors de ses voyages immobiles : Capitaine Martin, c’est ainsi que l’a appelé un soldat qui mourait dans ses bras. À cette évocation, la femme sort de sa léthargie en poussant un hurlement d’animal blessé. Elle veut des détails, l’abreuve de vodka jusqu’à lui faire frôler la folie par des délires quasi ininterrompus.
La balle frappa le Capitaine Martin en plein front et il s’écroula d’un bloc, tué net. Il rêvait à la femme rousse et, avant le néant, il eut l’image d’une île paradisiaque, baignée par des eaux turquoises et au ciel traversé de grands oiseaux noirs à la gorge écarlate.
Au même instant, aux antipodes, l’homme sortit brutalement de ses délires éthyliques.
Il annonça la mort de son rival, telle qu’il l’avait vue, à la femme insatiable. Elle ferma les yeux, serra ses petits poings et s’endormit…, simplement.